La source aux fleurs de pêcher
Le vrai visage du mont Lu reste inconnu à celui qui s’y trouve
Su Shi
Le pétale de fleur de pêcher se posa délicatement à la surface. Dai Lu en avait observé la danse aérienne et imprévisible. Au contact du liquide brûlant, il ramollit quelques instants avant d’être doucement entraîné vers le fond. Il troublait désormais la clarté de la noble boisson tout en donnant un point d’ancrage à son regard.
Puis sa danse aquatique cessa tout à fait et Dai Lu vit sa couleur rose pâle se diffuser, comme une encre de Chine, dans le jaune clair et légèrement nacré du thé fumant.
Elle avait approché la tasse en porcelaine fine tout près de son visage et la vapeur avait caressé ses pommettes, y laissant au passage quelques minuscules perles tièdes qui refroidirent très vite. À cette saison, la température extérieure ne dépassait guère les 14°.
Au ballet des corolles virevoltantes, le jaillissement continu et pourtant si ténu de la petite source du jardin ajoutait un discret fond musical.
Devinant la silhouette elliptique et majestueuse du Hanyang à travers la mer de brume, elle aspirait à la clarté intérieure. Elle avait parcouru un long chemin pour arriver jusqu’ici.
Elle but une gorgée du Lushan Yunwu et le pétale, après avoir tournoyé avec mollesse, tenta de s’arrimer à sa lèvre supérieure mais n’y parvint pas. Elle apprécia le goût moelleux, à la fois doux et revigorant de ce thé prestigieux qu’elle ne s’offrait que pour les grandes occasions.
Ses yeux balayaient l’espace et depuis peu, tout commençait à prendre sens : les mouvements des plus frêles brins d’herbe mimaient la danse des cyprès lointains. Les vibrations de sa voix, particulièrement le flux d’air prolongé et cotonneux des consonnes fricatives et affriquées, imitaient le chant de la cascade, éloignée et pourtant si sonore. Son souffle, dirigé vers la tasse dans le but non de refroidir légèrement le thé mais d’en accentuer l’exhalaison, faisait écho au vent qui déformait les bambous de montagne. Tout n’était qu’un.
Hier, lors de sa promenade sur le sentier fleuri qui partait de son gîte et longeait le lac, elle avait contemplé les élégants mouvements des poissons blancs. L’eau froide renvoyait leurs reflets d’argent comme la Lune renvoie ceux du Soleil.
Au loin, elle avait aperçu un vol de grues. La vie recommençait un nouveau cycle.
Au pied de l’imposante montagne, dans les roseaux, deux canards s’étaient nichés et Dai Lu les avait d’abord à peine remarqués. Elle s’était ensuite attardée longuement auprès d’eux, admirant les différences et les similitudes de leur plumage ainsi que la complémentarité de leurs mouvements. Leurs petits yeux semblaient se rencontrer régulièrement. Le premier vint fourrer son bec dans le cou du second, graissant son duvet de salive pour le rendre imperméable. L’attention fut rendue par le second au premier. Ce geste l’émut. Il illustrait le soin et la tendresse que ces congénères se témoignaient.
Elle n’avait vu aucun autre individu de cette espèce, ni sur les berges, ni sur le lac. Comment ces deux êtres s’étaient-ils trouvés ? Elle s’amusait de cette rencontre improbable au milieu d’une étendue si vaste.
Elle avait passé un long moment au bord de l’eau, observant ses ondulations. Malgré la fraîcheur, elle s’était mise pieds nus. Elle avait aimé le picotement léger et irrégulier des herbes sous sa voûte et ses orteils. Elles formaient un amas désordonné de brins plus ou moins détrempés, plus ou moins épais, dans lequel brindilles, pétales mouillés et gravillons avaient trouvé leur juste place. Elle avait prêté attention à ses points d’appui et s’était concentrée sur les zones en contact avec ce parterre anarchique et pourtant si harmonieusement agencé. Elle avait senti monter en elle une force intense qui semblait venir des profondeurs et la soulever. Le ciel se chargeait de la contenir en exerçant un contrepoids, particulièrement sur sa tête et ses épaules. Là, à la jonction précise de ces deux forces en présence, entre la Terre et le Ciel, elle se sentit pleinement appartenir à ce monde, consciente, vivante.
Elle s’était toujours tenue éloignée des différentes formes de croyances qui s’étaient présentées à elle au cours de sa vie. Elle se méfiait du dogmatisme religieux et des manifestations matérielles qui lui semblaient relever de l’intervention humaine.
Désormais, elle avait l’impression de laisser entrer en elle une forme de spiritualité. Celle-ci lui offrait un regard nouveau qui la faisait s’émerveiller de l’orchestration incroyable de la nature, comme lorsqu’elle s’extasiait étant petite des reflets bleus d’une libellule ou de l’aspect dense et velouté d’une pivoine. La beauté était là pour peu qu’on prît le temps de la regarder, pas simplement de la voir.
Ici, face à la troublante majesté du mont Lu, insaisissable et vaporeux, chacun était à sa place dans la grande symphonie du monde. Ce qui devait être, était. Ce qui ne devait pas être, n’était pas.
La montagne, dont l’apparence était si changeante selon l’évaporation de l’eau et les mouvements de la brume, pouvait bien être exposée au froid, au vent, à l’humidité, à la tempête : elle resterait là, imperturbable, façonnée par le temps et les événements.
Dai Lu l’admettait maintenant sans difficulté : un jour, elle mourrait et cette perspective ne l’effrayait plus. Elle resterait là, elle aussi, autrement façonnée mais appartenant toujours au vaste océan atomique de l’univers. Elle aurait eu le plaisir de goûter à la vie, de prendre conscience de l’extraordinaire opportunité d’avoir été constituée de cellules mystérieusement assemblées pour devenir précisément la personne qu’elle était, et non une autre.
Depuis sa naissance, son corps avait grandi, telle une fleur qui, d’une seule graine, se forme et se transforme jusqu’à devenir une œuvre unique et délicate, puis flétrit. Sa constante métamorphose était mue par une énergie qui en réagençait à chaque instant les constituants, jusqu’à la dissémination totale. Celle-ci n’était pas une fin mais bien la condition pour considérer pleinement la vie.
Une magie miraculeuse avait fait de cette enveloppe charnelle et mouvante le siège d’un esprit singulier. Il lui permettait justement de se rendre compte de cette chance inouïe : grâce à lui, n’était-elle pas en mesure de réfléchir à l’essence de son existence ? Que le langage eût conditionné l’apparition de cette capacité en rendant possible la conceptualisation ou qu’à l’inverse il résultât de la structuration préalable de sa pensée, demeurait une vaste question.
Cette pensée n’avait eu de cesse de camoufler ce qui pourtant faisait d’elle un être authentiquement sensible et humain : son âme, celle-là même qui ressentait la beauté de cet instant, constituait le dernier maillon de la triade.
Par quel heureux hasard ces trois composantes, qui ne fonctionnaient pas l’une sans l’autre, formaient-elles un tout indivisible et harmonieux ?
Dans son écrin désormais vide, le pétale échoué reposait, humide, et Dai Lu l’observa un instant, enluminé de minces rayons de soleil.
L’unicité de son existence la reliait de manière universelle à tous les êtres vivants. Elle était certes évanescente mais indissociable de son environnement et elle participerait à l’éternel renouveau de ce monde, comme chaque année le cycle du printemps.
Dai Lu contemplait les pêchers en fleurs, paisible et heureuse d’être là.