Coup de cœur

Le futur a-t-il un avenir ?

de François CHOLLET

La soirée était bien avancée et plusieurs conversations se mélangeaient autour de la table. Dans ce brouhaha, François entendit la dernière phrase prononcée par Antoine :

« Le futur ne manque pas d’avenir. »

Il aurait aimé le faire répéter. Mais les échanges étaient déjà repartis sur d’autres sujets qui n’avaient rien à voir, comme souvent avec cette bande d’amis, spécialistes du coq-à-l’âne et incapables d’approfondir une idée. 

François se concentra sur la formulation d’Antoine. Il n’était pas d’accord. Pour lui, le futur n’avait aucun avenir. Tous les commentateurs s’accordaient pour prédire à l’humanité une fin rapide et tragique. L’image la plus marquante était l’horloge de la fin du monde, l’horloge de l’Apocalypse. Les horlogers qui s’en occupaient l’avaient récemment réglée sur minuit moins quatre-vingt-dix secondes. C’est dire qu’à l’échelle du temps cosmique, les futurologues nous accordaient une minute et demie avant la guerre nucléaire, la pandémie, la catastrophe climatique ou la révolution sanglante – ils nous laissaient généreusement le choix de l’événement – qui réglerait son compte à l’Homo Sapiens.

 

Alors à quoi pensait Antoine en évoquant cet avenir que le futur nous réservait ? Soit il avait été inspiré par un optimisme exagéré, soit il faisait allusion à un scénario dystopique irrationnel. Rien d’encourageant pour François, qui remit ses réflexions au lendemain. Il se resservit un verre de blanc et rattrapa ses voisins là où ils en étaient de leur conversation. 

 

Quand, après une courte nuit, il émergea vers onze heures du matin des brumes alcoolisées dont son sommeil s’était nimbé, cette histoire d’avenir du futur lui revint. Il allait s’y attaquer sous un angle différent de celui de la veille, en évitant l’Apocalypse.

Il commença par prendre une aspirine, avant de s’installer devant un café serré. L’avenir du présent lui semblait toujours compromis. En jouant sur les mots, François pensa qu’il aurait mieux compris qu’Antoine dise : « Le passé ne manque pas de présents ». Ou encore : « Le présent ne manque pas de passés ». 

 

Les futurs du passé, parmi lesquels se trouvait le présent actuel, avaient eu un avenir, eux. Et même plusieurs si on considérait le nombre illimité d’enchaînements de causes et de conséquences qui avaient déterminé le cours de l’histoire.

Pour François, le hasard présidait à la destinée de chacun. Dans son cas personnel, les dés avaient tourné dans tous les sens depuis trente-cinq ans. À l’origine, il avait très peu de chances de devenir ce qu’il était devenu. François voyait quand, comment et pourquoi son existence aurait pu emprunter d’autres routes que celles qu’elle avait prises. S’il prenait l’exemple de sa liaison débutante avec Anne, la probabilité qu’elle advienne était d’une sur des milliards de milliards. Autant que le passé pouvait avoir de futurs, si on remontait assez loin en arrière dans le temps pour ouvrir grand le champ des possibles. 

Tout aurait pu être différent s’il était resté avec Julie. Ou si Anne était restée avec Daniel.

Ou s’il était né à Paris, ou à Bangkok, ou à Rio.

S’il était beaucoup plus jeune, ou beaucoup plus vieux.

S’il n’avait jamais rencontré Anne – si ce jour-là il était allé avec ses amis au cinéma – ou si elle avait choisi un autre bar. 

S’il n’aimait pas le café au lait. 

S’il ne l’avait pas fait rire avec ses blagues à deux balles.

Si elle n’avait pas eu envie de se confier.

Si le monde tournait différemment. 

Si lui, François, n’existait pas.

Ou si Anne n’existait pas.

Si rien n’existait, comment dire, si l’histoire se déroulait sur une de ces planètes sans eau, sans air et sans soleil.

Si le Big Bang n’avait pas eu cette idée bizarre d’être le Big Bang.

Ils en seraient où, Anne et lui ?

 

Avec tous ces si, il avait eu de la chance qu’Anne et lui débutent leur histoire d’amour. Mais bien malin celui qui pouvait prédire ce qui lui arriverait le lendemain. François se resservit un café. Il visualisait le déroulement du temps comme un arbre aux racines infiniment nombreuses. Chacune représentait une possibilité, et elles aboutissaient toutes à la base du même tronc, qui symbolisait le présent. On pouvait atteindre ce présent d’innombrables façons, mais on y arrivait inévitablement, puisque c’était un aujourd’hui tangible et indiscutable. Le tronc s’élevait alors, puissant, fort de la certitude de sa réalité. À partir de là, on fonçait vers l’inconnu. Vers le foisonnement des frondaisons. Dans l’esprit de François, l’arbre était sérieusement élagué, du fait de la dégradation de notre environnement. Mais il lui restait quand même quelques décennies à vivre. Et cela représentait encore beaucoup de ramifications envisageables. 

Cet arbre des possibles caractérisait la luxuriance du passé et l’incertitude du futur. François aimait cet arbre tortueux, immense, dont on ne voyait pas les extrémités. Il en imagina les premières branches.

Pour s’occuper de son amour, le destin saurait trouver des idées loufoques.

Et si Anne n’aimait plus ses blagues à deux balles (ou ne les avait jamais aimées, avait fait semblant).

S’il croisait une autre femme, la femme de sa vie, dans les prochains jours. 

Si Daniel revenait et séduisait Anne à nouveau.

Si tout changeait : il reprenait ses études / il trouvait un travail passionnant à Nantes / il se cassait les deux jambes en trébuchant contre un trottoir / il se lançait à corps perdu dans l’apprentissage du saxophone ténor / il se noyait dans l’océan, dans un verre d’eau / il découvrait une grotte et partait y vivre…

Bref, Anne pouvait sortir de sa vie pour mille raisons liées à eux. On pouvait y rajouter les aléas matériels : 

Son immeuble prenait feu (avec une fourche où il faudrait choisir entre deux branches : il était à l’intérieur de son appartement, ou il était dehors) / on volait son scooter / son père reprenait contact avec lui / un éclair le foudroyait / le jambon de midi était rempli de bactéries / un gang le prenait en otage...

 

François ne manquait pas d’imagination. Il aurait pu divaguer durant des heures sur la fragilité de son amour face aux aléas du hasard. Mais il n’avait plus le temps. Il devait profiter de sa bonne étoile actuelle et se préparer pour son rendez-vous. Il avait prévu de déjeuner avec Anne. Elle avait réservé une table dans un petit restaurant de son quartier. François poursuivrait ses réflexions plus tard. Il les quittait en un point où tout le monde pouvait s’estimer heureux : le passé, le présent et le futur y avaient des avenirs…

 

Il se doucha, s’habilla, dévala l’escalier de son immeuble jusqu’au garage, en sous-sol. À l’emplacement où il garait son scooter, il ne retrouva que l’antivol en acier épais, scié en deux. On avait volé son deux-roues ! François crut halluciner, avant d’admettre l’évidence : à chaque seconde l’avenir était en marche, et le futur ne lui laisserait aucun répit…

 

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