Coup de cœur

Le poids d'un écureuil

de Steeve RICHARD

Ça faisait déjà plus de deux heures qu'elle s'affairait, mais il restait encore beaucoup de détails à régler. Elle devait mettre les bouchées doubles ; ils n'allaient pas tarder à arriver. Juste un quart d'heure après l'heure fixée, comme elle le leur avait appris.

Elle s'arrêta un instant pour contempler la gravure d'un château. Vaux-le-Vicomte sur papier vergé. Puis, se rappelant qu'il fallait accélérer, elle jeta un œil inquiet vers le seul autre cadre dans la salle à manger. La photo d'un homme d'une cinquantaine d'années cernée d'une bordure dorée. Vêtu d'un uniforme où pendait lourdement un chapelet de médailles, il semblait s'irriter de sa flânerie.

Les yeux de la sexagénaire se baissèrent aussitôt. L'air réprobateur de son époux venait de lui donner l'ultime coup de fouet.

Elle courut dans la cuisine pour éteindre le four et, voyant une tache sur le frigo américain, attrapa une éponge. Sa main droite frotta vigoureusement l'éclaboussure pendant que sa main gauche tournait le bouton de la cuisinière. La saleté enfin disparue, elle examina le reste de la pièce de son œil aiguisé. C'était bon ; rien ne dépassait. Seule cette longue fissure sur le mur, là, l'inquiétait un peu. Il lui semblait qu'elle s'était encore agrandie.

Elle venait de serrer les lacets du dernier coussin de siège quand la sonnerie retentit à l'heure pile. Midi quinze. Elle embrassa du regard la table au cordeau où resplendissait un bouquet de renoncules. Tout était parfait. Là-haut, juste au-dessus de sa tête, son défunt mari arborait un large sourire lui aussi. Elle s'approcha de la porte en se frottant les mains. Comme chaque dimanche, où elle accueillait son fils, son gendre et sa fille, rien ne lui échapperait.

Son gendre entra le premier. Sur la pointe des pieds, elle le prit par les épaules et lui déposa un bruyant baiser sur la joue. Sa fille suivit pendant qu'ils s'éloignaient, s'empêtrant dans une surenchère de compliments. Lucie ne put réprimer un haussement de sourcils même si, somme toute, ce cérémonial l'amusait.

« Alors, comment tu vas mon beau ?

– Très bien et vous, Monique ?

– Et toi ?

– Ça va maman.

– Ah tiens, Lucie, Vincent vient avec sa nouvelle copine. 

– Oui, je sais, encore une. Nadia je crois. »

Lucie esquissa un sourire. Malgré seulement deux ans d'écart, elle n'avait jamais rien partagé avec son frère. Mais, comme une formule mathématique indiscutable, son admiration pour lui était ancrée dans son ADN.

Sans grande surprise, le vrombissement de la moto de Vincent résonna avant midi vingt. Soucieux de respecter la tradition familiale, qui plus est lorsqu'il soumettait sa nouvelle copine à l'approbation de sa mère, il se pointait lui aussi à l'heure convenue. Monique ne lui laissa pas le temps de frapper qu'elle accourut à la porte et lui sauta dans les bras. Les étoiles dans ses yeux reflétaient la beauté de son aîné, son bébé de trente-deux ans.

Toujours sur le paillasson, la copine du jour risqua un timide bonjour. Un peu confuse, Monique invita la nouvelle venue à rentrer dans la famille et...

C'est là que tout a basculé.

Lucie l'a vue rentrer derrière son frère. Des frissons ont parcouru tout son corps, ses mains se sont mises à trembler. Le temps s'est arrêté quelques secondes. Et a chaviré.

 

C'était il y a presque dix ans. C'était le 4 janvier. J'avais vingt ans. Elle aussi. Il faisait froid. J'avais froid. Je ne voulais pas lui faire de mal. Je ne pouvais pas me faire de bien. Je ne voulais pas pleurer. Je la quittais. Je l'aimais. Oh oui, je l'aimais. Mais je la quittais. J'avais pas le choix. Il n'y avait pas de place pour elle dans ma vie. Pas de place pour nous. Mon père n'aurait pas supporté. Et son ombre non plus. J'ai cédé à Damien, l'étudiant sage et propre sur lui. Il me convoitait depuis le lycée. Pour mes parents, nous étions déjà ensemble. J'ai chialé, chialé comme plus jamais.

Je sais pas si elle m'a crue.

 

Nadia a tourné la tête vers la sœur de son compagnon et, décrivant un angle droit, ses yeux ont instantanément plongé dans ses pieds. Le plancher se dérobait. Lucie s'est raclé la gorge et a poussé sa mère vers la cuisine en claironnant qu'elle devait avoir besoin d'aide. La maison tanguait comme une barque dans la houle. Vincent a retiré la veste de Nadia et lui a fait un baiser dans le cou. Il se pavanait comme si le monde était fait du même bois que lui.

Quand la mère et la fille sont revenues dans la salle à manger avec les bouteilles et les toasts apéritifs, une connivence nouvelle semblait les lier. Lucie était anormalement enjouée. Monique se demandait si elle n'avait pas bu, mais elle se réjouissait de cet entrain, quoiqu'un brin excessif.

Lucie le sentait, Nadia la dévisageait, mais, le regard incrusté dans l'étiquette d'une bouteille, elle énumérait les boissons et les petits fours avec le mélange de solennité et d'humilité enseigné par sa mère. Elle parlait juste un peu trop fort.

Nadia la regardait, là, maintenant, mais elle était ailleurs.

 

Lucie. La sœur de Vincent. La claque... Lucie...

C'est avec elle que j'ai su ce qu'aimer veut dire. Chacun de ses gestes m'émerveillait. Je le ressens encore. Il n'y avait pas de place pour moi dans sa vie. Mais de quelle vie parlait-elle ? Je lui en ai voulu d'abord. Je l'ai détestée. Autant détestée que je l'aimais encore. Puis je lui ai pardonné. Je voulais garder le beau, rien que le beau. Quitte à souffrir encore. Elle souffrait elle aussi.

 

Monique s'est assise la première et a désigné sa place à chacun. Vincent à sa droite, Damien à sa gauche. Dans sa nuque, la chaleur du regard de son mari la récompensait de tous ses efforts. Les filles se sont retrouvées face à face, la tête complètement tournée vers la maîtresse de maison.

Lucie a tenté un compliment sur la beauté de la nappe, mais elle a dû interrompre sa phrase. Vincent s'était lancé dans une diatribe sur les représentants du personnel de son entreprise et, à en juger par le volume de sa voix, ce qu'il vivait devait être plus important.

Pour le plus grand plaisir de leur mère, il colorait son exaspération de petites notes d'humour. Et il tapait dans le mille. Il maîtrisait la situation. Il allait les tordre ces gauchos de merde.

« Tu me connais maman. C'est comme avec les filles, aucune ne me résiste. 

Il a lancé un coup d'œil complice à Nadia, mais elle n'a pas bougé d'un cil. Ça a dû le revigorer :

– Je suis pas un soy-boy, moi. Je pourrais retourner une goudou si je le voulais.

– Oooohhh ! »

Monique, toutes dents dehors, secouait les mains en l'air pour simuler la désapprobation.

Nadia a réussi à fermer la bouche avant que son toast ne tombe. Lucie a avalé de travers et a recraché sa bouchée. Les yeux écarquillés sur le bout d'avocat luisant sur la table pendant que sa mère la sermonnait et que son mari la regardait, l'air interdit, elle pouvait au moins se fier à la constance de ses proches.

Damien se caractérisait par sa retenue. Il lui était impossible d'élever la voix ou de dénigrer qui que ce soit. Jamais, quand il riait, il ne montrait ses dents et, d'ailleurs, il ne riait jamais vraiment. Il se retenait de tout, surtout de marques d'attention et, quelque part, ça la sécurisait.

Par comparaison, sa relation avec sa mère avait toujours été rugueuse, de même que ses sentiments pour elle. Elle aimait sa mère, bien sûr, comment faire autrement ? Mais elle lui faisait parfois penser à Chibroc.

Si plus rien ne l'étonnait de la part de ces deux-là, son frère, en revanche, lui apparaissait sous un jour nouveau. Poursuivant sur sa lancée pendant les mille-feuilles au saumon puis le gigot d'agneau aux flageolets verts Sabarot, il badigeonnait son auditoire du large éventail s'étirant de son avis sur tout à son intimité dans le menu détail.

Comment pouvait-il être aussi con ? Qu'est-ce que Nadia avait bien pu lui trouver à ce goret ? Non, elle exagérait. Ce n'était pas un " goret ". Elle était mise à rude épreuve et sa sensibilité exacerbée lui faisait perdre tout sens de la nuance. Vincent restait son frère, son seul frère. Qu'elle le veuille ou non à cet instant précis, ils avaient beaucoup en commun. Certains dans la famille disaient même qu'ils se ressemblaient étrangement. C'était peut-être ce qui avait séduit Nadia d'ailleurs.

Oubliant sa gêne, Lucie a tourné les yeux vers Nadia pour tenter de comprendre, mais le regard humide posé sur elle l'a fait chanceler. Elle a levé la tête vers son père à la recherche de quelque chose de solide. Il la toisait, comme elle l'avait vu faire tant de fois avec sa mère.

Plusieurs fois pendant le repas, Damien a accompagné sa belle-mère en cuisine, laissant les deux filles se débrouiller avec Vincent. Ne percevant rien d'autre que lui-même, il continuait à pérorer et leur asséner son autosuffisance.

« Je suis comme ça, moi. Je suis empathique. Je rentre dans la tête des gens.

– Oh ben oui, tiens. C'est ce que disait papa, déjà. Dès que tu vois quelqu'un, tu le cernes. C'est sûr, c'est sûr. »

 

La fin du repas approchait. Damien débarrassait les assiettes à dessert et Vincent s'étirait, le torse bombé. Monique plissa les yeux comme si un rayon de soleil venait de l'éblouir. Ces deux garçons lui procuraient une telle fierté.

 

Mis à part la petite salissure sur la nappe, rien ne lui avait échappé. Elle ne se retourna pas pour regarder là-haut, mais, elle en était sûre, Philippe aussi était comblé.

C'est pendant qu'ils sirotaient leurs cafés que quelque chose a changé. Vincent lançait des vannes à Damien, Damien riait la bouche fermée, Monique jubilait. La mère et le fils se bidonnaient à s'en péter le ventre, mais les filles, elles, ne les entendaient plus. Elles avaient osé se regarder dans un mouvement synchrone et, comme si une bulle opaque les protégeait, elles ne pouvaient plus se détacher l'une de l'autre. Ses yeux, sa bouche, ses mains, tout de Lucie souriait à Nadia. Malgré elle, parce que c'était là, toujours là. Et pour s'excuser aussi. S'excuser de ce qu'elle lui avait fait et de ce que le sort la condamnait à reproduire. Elle regrettait toujours, mais elle se savait pardonnée.

La question de Monique les a fait sursauter.

« Vous avez bien de la chance d'avoir rencontré Vincent, mademoiselle. Comment vous êtes-vous connus d'ailleurs ? 

Il y a eu un silence, long, court, suffisant pour que Lucie sente ses boyaux se tordre. Elle ne voulait pas entendre ça. Elle s'est levée pour chercher n'importe quoi, mais les premiers mots de Nadia l'ont stoppée.

– À la fac de lettres. J'avais 18 ans. 

Vincent s'est redressé, interloqué, mais il a pris le parti d'en rire.

– Pfff. N'importe quoi ! 

Lucie s'est retournée lentement, livide, les yeux, Nadia a poursuivi, posément, dans les yeux.

– J'avais dix-huit ans et je ne connaissais rien à l'amour. Je le cherchais même pas. Je cherchais un livre à la bibliothèque. Juste un livre. C'est dans ses mains que je l'ai trouvé. 

– Quoi ? Mais Vincent ne lit pas, s'est étonnée Monique.

– Vincent, non. Je sais. Elle a enlevé le crayon dans ses cheveux, ils sont tombés sur ses épaules. Elle a noté son numéro sur la couverture du livre. Puis elle me l'a tendu et m'a demandé de l'appeler quand je l'aurai fini. J'ai cru que j'étais dans un film, mais non. Ça arrive, des fois, des choses comme ça. J'ai adoré son sourire, doux et sûr de lui à la fois. Malicieux. J'espère qu'elle l'a gardé. J'ai adoré ses petits seins, ronds et fermes comme des pommes d'amour. Je l'ai lu trop vite, mais j'ai adoré ce livre. 

Il y a eu un silence. Un long silence.

– Désolé Vincent, mais ce n'est pas toi que j'aime. J'ai voulu, j'y ai même cru, mais non. J'aime les femmes, le désir fin. J'aime une femme. 

Sa chaise est tombée quand il s'est levé et a bafouillé :

– Une femme ?

– Oui, elle avait un écureuil tatoué sur l'omoplate. Je savais que c'était sa famille, gravée sur sa peau. Mais je l'aimais, moi, ce petit écureuil. Je sais qu'elle l'a toujours. Je l'ai revu quand elle s'est tournée vers vous Madame Fouquet. »

Monique a commencé une phrase et s'est pris la gorge entre les mains ; quelque chose avait dû mal passer. Méthode de Heimlich aux poings, son fils s'est élancé vers elle pour faire cesser ses sifflements suraigus. Damien a pété.

 

Je vais m'effondrer par terre et creuser. J'arrive pas à parler. Je ne peux pas rester sans rien dire, devant ces six yeux prêts à tomber. Ne pas le regarder là-haut. Ne pas ajouter les deux siens. Mon silence pourrait bien le tuer une deuxième fois.

 

Lucie s'est rassise, les jambes et le visage de guingois. Elle s'est bouché les oreilles pendant que sa mère reprenait vie. Puis tout son corps s'est tendu vers l'inévitable affrontement. Elle s'est redressée, les yeux blancs.

Monique rêva en couleur. Une solennité digne de la famille enveloppait sa fille. Lucie allait mettre un terme à ce carnage, la foutre dehors cette traînée. Cette menteuse.

Une montée d'impuissance menaçait Lucie. Quels enfers conjugués avaient pu la fourrer dans une mélasse pareille ? Fallait-il nécessairement blesser pour être en paix ? Elle n'avait qu'une envie : perdre connaissance. Mais le sens des responsabilités était bien trop ancré en elle. Malheureusement, elle n'avait pas le choix.

 

 

Elle a braqué ses yeux sur Nadia, prête à la fusiller. Comment avait-elle pu oser détruire sa famille ? Elle a ouvert la bouche en même temps que sa mère. Elle a dit :

« Je t'aime. 

Et elle a sauté dans les bras de Nadia.

Ce n'était pas un lapsus ; elle ne s'était pas trompée. Elle avait dit ce qu'elle voulait. Elle s'est retournée vers les huit yeux ennemis, des larmes de joie dans les siens.

– Excusez-moi. »

Finis les grands airs, les "d'accord ?" et les "voilà...". Son aplomb retombé comme un soufflé, Vincent flageolait sur le sol, les bras le long du corps. Monique et Damien se sont levés, aussi lentement l'un que l'autre. Plus aucun bruit ne sortait d'eux.

Dans la vraie vie, se disaient-ils à l'unisson, on n'oublie pas ses racines, même si on s'est égaré. On ne détruit pas toute une famille pour quelques semaines d'émoi. On réalise que ces jours heureux sont définitivement perdus et qu'il faut lâcher prise.

Lucie aussi avait tout de suite pensé qu'il fallait laisser le passé où il était. Et l'idée l'avait finalement submergée, transportée bien en amont. Elle aimait sa famille et elle aurait aimé ne pas la décevoir, mais, là, tout de suite, sa famille ne pesait plus rien. Là, elle voulait de l'incroyable. Elle a pris Nadia par la main et, comme de petites mésanges s'échappant de leur cage, elles se sont envolées.

La porte de sortie a claqué si fort que les murs se sont lézardés sous le choc. Monique a levé des yeux exorbités vers le mur porteur et s'est fissurée à son tour. Elle a bien tenté de rattraper son mari, mais elle n'a pu empêcher le verre d'exploser sous ses yeux.

Du haut de son prestige, le cadre de Philippe était tombé en miettes.

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