Premier prix

Te revoir

de Michèle BADEL

Nous nous reverrons un jour. C’est certain. Le hasard ne peut nous tenir éloignés l’un de l’autre éternellement. Ce sera à Paris, bien sûr, sur un trottoir, un matin d’hiver. Ou en été. Oui, en plein été, au cœur du mois d’août, alors que la moitié de la ville a migré dans tout l’Hexagone. Je porterai une robe de mousseline aux motifs floraux et des sandales en corde. Je sortirai d’une pharmacie, pressée de rejoindre la rédaction du Journal. Ou plutôt non, c’est toi qui surgiras d’une porte cochère, tandis que je marcherai, tête baissée, encore mal réveillée à cause de la chaleur écrasante qui m’aura incommodée toute la nuit. Nous nous heurterons, comme dans les comédies romantiques américaines. Tout en te retournant, tu t’excuseras. Après un bref, très bref moment d’hésitation, nos yeux s’arrimeront l’un à l’autre. Tout à coup tu occuperas tout l’espace. Je ne douterai pas un seul instant que ce soit toi. Toi là, à nouveau, si près de moi.

Nous serons maladroits. J’avancerai légèrement le cou, comme pour t’embrasser, puis je me raviserai et nous resterons là, tanguant comme deux adolescents ne sachant que faire de leur corps. Nous échangerons un sourire gêné, en secouant un peu la tête, les yeux égarés. Nous aurons vieilli mais tu m’assureras que je n’ai pas changé. Je ferai semblant de te croire et te trouverai une mine superbe. Leurres de politesse dont nous ne serons dupes, ni l’un ni l’autre.

Nous serons seuls, je veux dire sans nos conjoints. Ce sera un jour de semaine. Pauline dans son laboratoire et Timothée au tribunal. Ou plutôt Pauline dans le Gers pour sa réunion de famille estivale et Timothée en train de régater en Bretagne avec son frère, comme chaque année à cette époque. Rien que nous deux. Personne pour venir s’interposer. À nouveau réunis par les hasards de la vie. Les hasards ou la chance. C’est ce que je penserai : que c’est une chance inouïe de te revoir là, de manière si impromptue, après toutes ces années. Toi tu parleras de coïncidence. Puis tu me demanderas comment je vais. Bien, je te dirai, je vais bien. J’apprendrai que toi aussi. Et il nous suffira de reconnaître le timbre de voix de l’autre, pour savoir que tout cela est feint. Nous sourirons à nouveau, mais sans gêne cette fois. Une sorte de connivence. Nous n’avons jamais rien su nous cacher.

C’est moi qui te demanderai des nouvelles de Pauline. Tu m’apprendras que vous vous êtes mariés. Je ne te dirai pas que je le savais, je ferai semblant de le découvrir, je te féliciterai en tentant d’être sincère, mais à ton regard je saurai que décidément je suis une bien piètre comédienne. J’avais oublié comme tu savais si bien lire dans mes pensées. Tu ajouteras, finalement je me suis laissé prendre. On croit toujours qu’on ne tombera pas dans le panneau, qu’on ne fera pas comme les autres et puis on finit par céder. Par contre, et là tu te redresseras, tu reprendras un peu de ta superbe, nous n’avons pas d’enfant, là-dessus j’ai tenu bon. Je t’avouerai alors presqu’à demi-voix que j’ai un petit garçon, Alexandre. Je percevrai un trait de malice dans tes yeux. Tu ne commenteras pas mais je saurai immédiatement que tu y as pensé. Tous les Alexandre finissent par s’appeler Alex, comme toi qu’on n’a jamais appelé Alexis. Tu auras le tact de ne pas m’en faire la remarque. Je t’en serai reconnaissante. Pour une fois que tu resteras sur la réserve.

Tu me demanderas si j’habite toujours rue Clovis. Je répondrai non, j’ai déménagé. Comme si tu te parlais à toi-même, tu ajouteras : dommage je l’aimais bien cet appart. Durant deux ou trois secondes, je serai incapable de poursuivre ma phrase. Pincement au cœur. Moi je n’ai jamais regretté ce deux-pièces avec loggia sur cette cour intérieure, idéalement situé, lumineux et calme certes, mais où j’ai pleuré amèrement pendant des semaines sur toutes les nuits d’amour que nous y avons passées, nos réveils tendresse et nos discussions jusqu’à plus soif de mots.

Tu m’avoueras que tu lis mes articles, pas toujours mais souvent. Je ne chercherai pas à savoir ce que tu en penses. Cela vaudra sans doute mieux. Nous n’avons jamais été du même bord politique. À quoi bon raviver nos vieilles querelles lorsque le temps est si compté, si précieux. Je t’interrogerai sur ton travail. Tu m’annonceras une promotion, des voyages de plus en plus nombreux à Berlin, Prague, Amsterdam. Tu me détailleras de nouveaux marchés et, très vite, je n’écouterai pas, me laissant uniquement bercer par les basses de ta voix, une mélopée dont j’avais presque oublié le velouté. Ta voix qui savait si bien me rassurer. Tu te rendras sans doute compte que j’ai décroché, alors tu te tairas sans te vexer. Et cela aussi ce sera nouveau.

Il nous faudra enchaîner sur autre chose. Le temps qu’il fait, l’été si étouffant cette année, la végétation qui souffre, les incendies. D’un coup nous ne saurons plus quoi nous dire. Ce sera là entre nous, l’impossibilité de continuer. Je ne supporterai pas ce silence. Tu refuseras cette béance. Tu prétexteras un rendez-vous urgent de l’autre côté de Paris. J’avouerai être déjà en retard à une réunion. Mais cela m’a fait tellement plaisir de te revoir Ambre. Je t’entendrai dire Ambre, ce sera doux et douloureux. Nous n’échangerons pas nos nouveaux numéros de téléphone. Inutile, dangereux, indécent. C’est selon. Brûlant, trop brûlant, surtout.

Et alors tu m’embrasseras. Tu prendras l’initiative de m’embrasser. Tu poseras la main sur mon épaule tandis que tu m’embrasseras. Il me restera cette sensation : le poids de ta main sur mon épaule. Et ton parfum. Toujours le même. Léger, citronné. Celui qui est resté si longtemps captif de cette taie d’oreiller que j’ai mis des semaines à me résoudre à laver. Nous nous écarterons. Nous nous regarderons une dernière fois. Puis nos regards largueront les amarres. Tu t’éloigneras en te fondant dans la foule. Je tenterai de te suivre des yeux malgré tout mais très vite tu disparaîtras, happé par une bouche de métro. Autour de moi il y aura à nouveau le bruit de la circulation, le flot d’un groupe de touristes étrangers, l’air vicié et cette chaleur d’été déjà poisseuse. Je demeurerai encore un instant immobile au milieu de l’agitation. J’avalerai ma salive, m’ébrouerai légèrement, lèverai les yeux vers le numéro inscrit au-dessus de la porte cochère. Puis lentement, mécaniquement je me dirigerai vers le Journal. 

À son retour, le lendemain soir, je ne dirai rien à Timothée. À quoi bon ?

 

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