Prix des lecteurs de la bibliothèque de Viroflay

Quiproquo

de Anne-Sophie PROST

Le bon côté de l’hôpital, selon Victor, c’était qu’on y mangeait gratis, qu’il y faisait chaud et que les infirmières étaient aux petits soins pour vous. Le mauvais côté, c’est qu’il y manquait les copains, les clopes et la bibine.

Certes, son crâne, son nez et sa mâchoire lui faisaient mal, son bandage le grattait, mais jamais, en soixante-dix ans de vie, il ne s’était senti aussi bien quelque part. Pas de question à se poser pour se remplir le ventre : les repas arrivaient à heure fixe, servis au lit comme à l’hôtel. Pas d’inquiétude à avoir sur le lieu où il pourrait passer la prochaine nuit, ce lit lui était attribué pour un certain nombre de jours. Et plus besoin de se recroqueviller sur lui-même pour lutter contre les rigueurs de l’hiver, une douce chaleur baignait la chambre et il pouvait laisser son corps s’étendre de tout son long sous les draps du lit.

Loué soit l’accident qui l’avait mené jusqu’ici ! Béni soit le cycliste qui l’avait percuté alors qu’il traversait péniblement la route sur un passage piéton mal éclairé, l’envoyant valdinguer la tête la première sur le bitume ! Le regard tourné vers la fenêtre, Victor souriait de toutes ses dents jaunies par le tabac et par le mauvais vin, comme un bienheureux, profitant du jour présent et refusant de se soucier de l’avenir.

C’est alors qu’il entendit un léger coup à sa porte. S’attendant à voir entrer Élodie, la jolie infirmière de service ce matin-là, Victor dit joyeusement, de sa voix rocailleuse : « Entrez ! ». Mais au lieu de la jeune femme attendue, c’était un garçon qui se tenait là, de cinq ou six ans tout au plus. Des cheveux roux ébouriffés, un nez en trompette, une myriade de taches de rousseur encadrant des yeux bleus pétillant de malice, un sourire de gamin s’apprêtant à rencontrer le Père Noël… Sauf qu’en lieu et place du Père Noël, c’était Victor qui était là, et manifestement le jeune visiteur était surpris. Observant attentivement l’homme à la tête recouverte d’un épais pansement ne laissant apparaître que ses yeux et sa bouche, il fronça les sourcils et demanda :

« C’est toi, Papy Paul ? 

Après un court instant d’hésitation, Victor lui répondit :

– Bien sûr, tu me reconnais pas ?

– Ben… Avec tous tes trucs sur la figure, c’est pas évident. D’ailleurs, je savais pas que tu t’étais fait mal à la tête ? Maman m’a dit c’était ton cœur qui était malade… 

Victor fit un rictus de douleur en portant la main à sa poitrine et dit :

– Oui oui, elle a raison… Mais je me suis aussi un peu cogné la caboche. T’inquiète, rien de grave, c’est pas ça qui va me tuer !

– J’espère bien, répondit le gamin avec vigueur.  

Puis, après quelques secondes de réflexion, il ajouta : 

– T’as quand même une voix bizarre aujourd’hui, Papy Paul ! 

On se croirait dans le conte du Petit Chaperon Rouge, pensa Victor en riant intérieurement. Il manquerait plus qu’il me parle de mes grandes oreilles !

– Tsss tsss, c’est à cause des médicaments qu’on me file ici, gamin. T’inquiète, j’te dis ! Et approche, qu’on cause un peu tous les deux ! »

Le garçon semblait un peu troublé. Mais comme il n’avait pas vu son grand-père depuis près d’un an, c’était pour lui une éternité, et après tout peut-être que les grandes personnes changent de plus en plus vite quand elles vieillissent. Comme les chats dont on multiplie l’âge par sept. Tirant sur les manches de son sweat-shirt gris trop grand pour lui, il s’avança prudemment vers le lit. De toute façon, sa mère était en train de discuter avec le docteur dans le couloir et lui avait intimé d’aller voir son grand-père sans l’attendre, d’autant qu’elle-même était déjà venue le matin et n’aurait pas le temps de repasser.

Victor était enchanté de cette visite inattendue, qui rendait ce séjour à l’hôpital encore plus agréable. Ayant bourlingué toute sa vie à droite et à gauche, d’une femme à l’autre, d’un petit boulot à l’autre, il ne s’était jamais fixé nulle part avant d’échouer il y a quelques années sur ce bout de trottoir parisien, qu’il estimait désormais sien. Après avoir été son meilleur ami, l’alcool était devenu son méchant maître, le privant peu à peu de tout lien avec son passé, son présent et son futur. Aujourd’hui, Victor était irrémédiablement seul, avec ses compagnons de misère comme uniques interlocuteurs. Et il comptait bien profiter de la sobriété imposée par l’hôpital et du passage inopiné de ce gamin pour avoir enfin un autre type de discussion que celles auxquelles il était tristement habitué. Quitte à mentir. Après tout, c’était plutôt sympa d’être " Papy Paul " pour quelques minutes et cela ne ferait de tort à personne.

« Raconte-moi ce que tu fais, dit-il à l’enfant. Parle-moi de ta vie, de l’école, de ta famille, de tes copains, de tes activités. Quels sont les trucs qui te font triper ? »

Le garçon était un peu étonné par les questions et le vocabulaire de son grand-père, mais il s’en réjouissait. Il avait gardé le souvenir d’un Papy Paul très gentil mais austère, le retrouver jovial et détendu était une bonne surprise. Il répondit donc avec enthousiasme et narra en détails tout ce qui constituait les joies et les peines de son quotidien : les franches rigolades avec ses amis Théo et Basile, les punitions de Madame Gardanot après chacune de leurs bêtises, les courses effrénées à vélo avec son frère Luc, les disputes de plus en plus fréquentes de ses parents…

Victor l’écoutait avec attention et ponctuait chaque anecdote de sourires, d’onomatopées et de commentaires amusés ou empathiques. L’enfant était aux anges, accompagnant tous ses propos de moult gestes et mimiques pour les rendre encore plus captivants.

Lorsque soudain ils entendirent une voix féminine appeler dans le couloir : « Gaspard ? Gaspard ? Où es-tu ? On va être en retard !  

– C’est Maman ! Il faut que j’y aille ! dit l’enfant, qui embrassa rapidement le vieil homme et sortit de la chambre en lui lançant : Promis, je repasserai te rendre visite ! »

 

Une fois seul, Victor se sentit profondément heureux, comme cela ne lui était pas arrivé depuis très très longtemps. Décidément, le costume de Papy Paul lui convenait à merveille, il se ferait un plaisir de l’endosser à nouveau si par chance le gamin revenait le voir. Même s’il avait tout de même quelques scrupules vis-à-vis de l’homme qui avait dû attendre la visite de son petit-fils en vain. D’ailleurs, qui était ce fameux Papy Paul ? Était-ce le locataire d’une chambre à côté de la sienne ? Curieux, Victor se mit en tête de découvrir qui était celui dont il avait usurpé l’identité sans l’avoir prémédité, probablement suite à une erreur de numéro de chambre de la part du jeune Gaspard.

Mais ce n’était pas si simple, car avec sa tête douloureuse et enturbannée, il n’était pas censé se balader dans les couloirs ni toquer à toutes les portes des patients. Il décida donc d’interroger la jolie Élodie lorsqu’elle passa faire ses soins en fin de journée. Il prit sa voix de vieux séducteur pour l’amadouer :

« Dites-moi, mam’zelle Élodie, vous connaissez un Monsieur Paul qui vient d’être hospitalisé ici ? Un monsieur d’à peu près mon âge, qui aurait des problèmes cardiaques ? Et qui a la chance d’avoir un p’tit-fils trop mimi, avec des tifs couleur carotte et des taches de son plein les joues ?

– Ah oui, je l’ai aperçu ce gamin, cet après-midi, il était dans le couloir en train de parler à sa mère de son grand-père trop cool   qui était blessé à la tête. La maman l’a grondé en disant qu’il disait n’importe quoi, que son papy avait juste un problème au cœur et que c’était bien suffisant. Le petit a pincé les lèvres et n’a plus rien ajouté. 

Victor retint un gloussement de satisfaction.

– Mais ce Monsieur Paul, son papy, vous le connaissez, vous ?

– Pas personnellement, non, mais je sais par mes collègues qu’un vieux monsieur est arrivé hier dans le service d’à côté après un infarctus du myocarde, j’imagine que c’est lui.

– Il va comment ?

– Je dois respecter le secret médical, Monsieur Victor, car vous n’êtes pas de la famille. Je peux juste vous dire que cela semble un peu préoccupant. Sur ce, Monsieur Victor, je vous laisse pour continuer ma tournée auprès des autres patients. Bonne soirée ! »

Victor laissa sa tête retomber doucement sur l’oreiller, remonta le drap un peu rêche jusqu’à son menton et resta songeur jusqu’à ce que Morphée l’embarque dans des aventures échevelées aux côtés de ce petit-fils tombé du ciel.

 

Le lendemain, il attendit avec impatience la visite de Gaspard, en vain. Le surlendemain, idem. Les jours suivants, pas davantage l’ombre du jeune garçon. 

Victor dépérissait à vue d’œil et le personnel soignant commençait à s’en inquiéter. Pourtant, sur le plan clinique, tout semblait normal : son nez et sa mâchoire fracturés se rétablissaient, ses plaies profondes sur le crâne et le visage se refermaient, même les effets du sevrage brutal d’alcool et de tabac sur son corps abîmé s’atténuaient. On lui avait retiré l’épais bandage qui couvrait sa tête et il n’avait plus que quelques pansements qui étaient changés régulièrement. Sa sortie de l’hôpital était programmée pour bientôt. Il allait retrouver le bitume et ses mauvais démons.

Un matin, après un coup discret à la porte, une jeune femme entra d’un pas hésitant et s’approcha de lui d’un air un peu réticent. Elle était belle, vêtue d’un chemisier blanc et d’un élégant tailleur-pantalon noir, les cheveux châtains mi-longs retenus derrière les oreilles. Victor pensa à la visite d’un ange ou, plus prosaïquement, à une nouvelle erreur de chambre.

« C’est vous, Monsieur Victor ? demanda-t-elle d’une voix un peu trop haut perchée, le regard s’attardant sur le mur derrière lui.

– C’est bien moi, répondit-il, surpris.

– Vous n’avez pas honte de vous être fait passer pour son grand-père auprès de mon fils ? C’est scandaleux de faire un coup pareil à un enfant ! Qu’est-ce qui vous a pris ?

Elle dardait maintenant sur lui des yeux noirs de fureur contenue. Il se sentit comme un gamin pris les doigts dans la confiture.

– Je… Il s’était trompé de chambre et donc de papy, et moi j’ai eu envie d’être son papy, même pour de faux, même pour un instant. J’ai personne dans ma vie, vous savez, Madame, et votre gamin, il me plaisait trop. J’ai pas pensé à mal, j’avais juste envie de causer avec lui, qu’il me raconte ses histoires de gosse, ses rêves, ses envies… Il est vraiment extra, ce petit, vous en avez d’la chance ! 

Elle sourit malgré elle. Ce vieil original à la gueule cassée la touchait plus qu’elle ne voulait l’admettre. Elle entendait les accents de sincérité dans ses paroles, elle percevait sa solitude et ses nombreuses blessures, visibles et invisibles.

Et puis soudain, sans transition, elle se mit à pleurer. Avec de gros sanglots d’autant plus impressionnants qu’ils étaient muets. Les larmes sillonnaient ses joues, provoquant de longues traînées de mascara noir sur son visage fin.

– Je suis désolée, s’excusa-t-elle en cherchant fébrilement des mouchoirs en papier dans son sac. Je ne sais pas ce qui m’a pris. J’ai été tellement inquiète ces dernières semaines pour mon père, qui est, avec mon fils, la seule personne qui compte au monde pour moi. J’ai déjà perdu ma mère il y a douze ans, vous comprenez… »

Dans un geste maladroit, Victor approcha sa main usée de celle de la jeune femme et la pressa. Ils se regardèrent avec empathie et, oui, une forme de tendresse. Puis tout doucement, la visiteuse s’écarta du lit et sortit en silence de la chambre.

 

Quelques mois plus tard…

Le visage sérieux et triste, l’enfant tient d’une main celle de la jeune femme, de l’autre celle du vieil homme. Ils sont tous les trois rassemblés pour cet ultime rendez-vous. Pas question d’une inhumation standard, qui n’aurait pas ressemblé à ce qu’était le défunt. Il avait demandé à être incinéré et que ses cendres soient dispersées dans la mer, sur la côte normande dont il était originaire et à laquelle il était éperdument attaché. Ses désirs ont été respectés.

Le voilà donc qui s’envole maintenant dans l’air marin, léger et libéré de toute contingence matérielle, avant de se déposer en fine poussière grise sur le bleu des vagues. 

« Au revoir, Papy ! crie le garçon, en laissant ses larmes se mêler au vent.

– Au revoir l’ami, murmure le vieux avec émotion.

– Adieu, Papa… souffle la jeune femme, le cœur en berne. » 

Elle regarde longuement vers le large, avant de plonger ses yeux dans ceux de Victor pour y puiser sa force et sa générosité. Elle sait pouvoir désormais compter sur ce père et papy d’adoption, qui est devenu en peu de temps un membre à part entière de leur petite famille.

La vie a toujours le dernier mot.

@Copyright 2025 Anne-Sophie PROST