Coup de cœur

Poursuiveurs d'ordinaire

de Sarah FRUGERE

Il vit pour la traque.

Il active ses radars, lit le paysage comme on lirait dans un livre, repère sa cible, prédit là où elle va passer. Pour lui, cette chasse est une symphonie. C’est la partition d’après laquelle il a décidé de jouer sa vie. Chaque rencontre est un coup de foudre. Il admire la sensualité du phénomène. Il ressent les décharges électriques qui le traversent.

Il a conscience du risque mais il sait aussi qu’il maîtrise son sujet. Le plus impressionnant n’est pas forcément le plus dangereux. Et puis, il n’est pas seul. Si vous voyez trois hommes avec trois trépieds chacun, au bord d’un champ, il est probablement de la partie. Il a trouvé des congénères, des passionnés, comme lui, qui comprennent et partagent son frisson.

Alors qu’il est sur l’autoroute de ce qui pourrait ressembler à une scène de perdition, il est pris de nostalgie.

« Papa, Maman, je voudrais vous annoncer quelque chose.

– Oui ?

– Je veux devenir chasseur d’orage. »

Il revoit encore aujourd’hui leurs yeux amusés, leur figure de parents attendrie par l’imaginaire enfantin. Chasseur d’orage ? Comme c’était charmant. Dompteur de dragon serait également un beau projet de carrière. Surfeur de nuage une voie professionnelle porteuse !

D’abord inquiets de voir leur garçon, adolescent, en caleçon dans le jardin, sous les averses d’été, à capturer les éclairs, ils ont tenté de le faire revenir à la raison, de le rapatrier dans l’intérieur sécurisant d’entre les murs, de le faire rentrer au nid.

Rien de ce qu’ils ont pu dire ou faire n’est parvenu à l’arracher à son amour de jeunesse. Très vite, il a chassé en prenant son vélo sous des cascades de pluie. Il avait besoin de jouer la chance, de tenter le coup, d’être dedans, d’avoir des sensations fortes.

C’est son père qui a pris le virage en lui faisant cadeau de son premier appareil photo.

Ses parents n’ont rien dit quand il a fallu en racheter un car le Nikon avait été emporté par une rafale de vent alors qu’il était à la poursuite d’une tempête.

Il a tu les électrisations, le jus dans les jambes, les acouphènes pour ne pas les inquiéter, de peur de devoir dire adieu à la passion qui le dévorait.

Aujourd’hui, il a rendez-vous avec l’orage. Il l’espère magnifique. Pour l’instant, il est à l’abri dans sa voiture et prie pour qu’aucun grêlon géant ne vienne perforer son parebrise.

Le déluge s’abat en rideaux autour de lui. Les gouttes fraîches écrasent le paysage. Sa radio interne capte le tonnerre. Grésillements sur la fréquence. Bruits blancs. Les géants déchirent le ciel de leurs mains monstrueuses. Le grondement résonne au plus profond de son être. Sa poitrine frémit des tremblements des nuages.

Un mélange de peur et d’excitation l’envahit.

Chaque orage le ramène à sa petite enfance. Il n’a pas de souvenir de son premier orage mais des sensations qui l’ont marqué au fer rouge. Le soleil d’une matinée d’intersaison éclipsé par la nuit qui s’abat à 10 heures. L’angoisse de la fin du monde. Une apocalypse vengeresse et ravageuse.

Il lui semble se rappeler les objets qui volent dans le jardin, des arbres qui entrent dans une transe effrayante, des fenêtres secouées par les battements du tonnerre. Sa mère qui l’éloigne du spectacle qu’il observait comme un moucheron pris dans une toile d’araignée, mort de peur mais hypnotisé par son sort, fixant ce qui pourrait causer sa fin sans pouvoir s’en sauver, englué dans un corps immobile qui refuse de céder aux sirènes de l’urgence à fuir.

Avec le temps, la peur s’est muée en fascination. Les yeux ne clignent plus. Il ne peut rater aucun éclair. Il faut qu’il voie chaque microseconde de ces événements climatiques ordinaires et pourtant si incroyables. Il doit se rendre sur place, vivre l’orage, le sentir. 

L’orage l’obsède.

Il ne vit que pour lui, que par lui.

Enfant, il mémorisait les noms des nuages comme d’autres apprenaient les noms des joueurs de football. Son préféré ? Le cumulonimbus, celui des gros orages. L’enclume sur laquelle Zeus et Héphaïstos œuvrent ensemble, père et fils, pour fabriquer les plus beaux éclairs. Cet immense nuage, qui s’étend sur des kilomètres, est son sixième continent.

Ce soir, tout est noir. Un ciel de mort.

Il espère photographier une structure supercellulaire. Une véritable tornade, comme celles qu’on voit aux États-Unis.

Cela fait tellement longtemps qu’il attend d’en rencontrer une. Il se place face à cette immensité orageuse et se sent tout petit. L’univers se rappelle à lui dans ses frictions de particules, jouant sa musique électrostatique qui le fait vibrer. Ses pensées sont entraînées dans cet ensorcelant mouvement rotatif qui strie le ciel zébré d’éclairs. Ses poils se hérissent à la vue de ce spectacle pyrotechnique. Il ressent une connexion intime avec l’orage. Il est si proche de cette entité qui est là par hasard. Il ne peut s’empêcher de la complimenter :

« Quelle superbe foudre… »

Il en parle avec des étoiles dans les yeux.

 

Les heures s’égrènent en chiffres rouges sur le tableau de bord. L’adrénaline qui infusait dans ses veines et libérait ses arômes a macéré trop longtemps et se teinte d’amertume. Cette attente interminable… pour rien.

Dans la noirceur funeste, il contemple sa vie. Des milliers d’heures de route au compteur, l’impossibilité d’avoir un emploi car chasser les orages n’est pas compatible avec des horaires fixes, l’absence de relation amoureuse à cause de sa passion égoïste. Il se demande si cet embrasement, justement, n’est pas en train de s’étioler. Son corps imprime la fatigue physique et son esprit la fatigue morale qui résultent de la poursuite d’un idéal impossible à atteindre. Il se sent élimé comme un vêtement usé à force d’être trop porté.

Il va encore repartir bredouille. Il courtise sa belle depuis si longtemps maintenant mais elle refuse de lui céder. Il sait pourtant qu’elle est là, dans sa tour d’argent, à portée de flash. Il ne demande qu’à l’apercevoir, une nanoseconde, se dévoiler à sa fenêtre. Juste assez longtemps pour qu’il puisse capturer l’instant et le contempler à jamais. Il est tout à fait conscient qu’elle a accepté de se dévoiler à d’autres que lui et cela le rend fou. Il a envie de hurler sa frustration à la nuit mais ce n’est pas un soir de pleine lune.

Les gouttes obèses qui se suicidaient sur son parebrise se sont transformées en milliards de particules d’eau qui flottent dans l’air et retombent aussi lentement que des flocons de neige. Il entrouvre sa vitre pour se réveiller à l’air frais. L’odeur astringente d’eau de Javel propre à l’ozone formé par les éclairs et transporté par le vent a laissé la place à une fragrance terreuse. L’odeur de la pluie.

Ses paupières sont lourdes. Il est temps pour lui d’aller dormir. Il a passé la nuit à veiller un événement qu’il avait prédit et qui ne s’est pas produit. Il est de plus en plus difficile de faire confiance à ses prédictions météorologiques. Tout change si vite…

Assis entre la colère et la déception, il porte sur ses genoux la frustration et c’est elle qui tient le volant. Il rumine. Il remâche. Dans son palais mental s’accumulent des images de traques infructueuses, de clichés de paysages trempés dans la noirceur qui ne révèlent rien, des négatifs d’absence. Il sait que s’il cherche bien, il trouvera de glorieuses toiles illuminées d’éclairs sublimes, mais il ne sait plus où il les a rangées et il est trop découragé pour les chercher dans tout ce désordre.

Il plisse les yeux pour distinguer la route qui s’étale devant lui et se confond avec le talus. Un éblouissement. Pas un éclair car l’orage a déménagé vers d’autres cieux.

« Il ne manquait plus que ça. »

Il marmonne dans sa barbe. C’est bien sa chance de se faire prendre en photo par un radar. La cerise sur le gâteau. La petite fiente qui vient s’ajouter à un énorme tas de fumier.

Il ralentit tout en sachant que c’est trop tard, le mal est fait. Il grommelle quand il entraperçoit une silhouette sombre qui se fond dans l’horizon en ombres chinoises.

Ce n’était pas un radar. C’était un simple appareil photo.

Il soupire de soulagement. Il a déjà du mal à payer ses factures, il n’avait pas besoin de rajouter une amende dans le tas des enveloppes en attente. Tout en écrasant l’accélérateur, il se dit que c’est drôle, quand même, d’avoir passé la nuit seul, insatisfait, à ronchonner, alors qu’il aurait pu partager ce moment avec un semblable installé à quelques kilomètres de là. Il jette un œil dans son rétroviseur intérieur et distingue un corps fin qui se dirige vers l’appareil sur son support tripode. Il lève le pied. 

La curiosité le taraude.

C’est un petit monde que celui des chasseurs d’orage. Peut-être qu’il connaît son camarade d’infortune. Il se met à l’arrêt complet et enclenche la marche arrière. Bras passé derrière l’appuie-tête du fauteuil passager, il s’étonne. L’orage n’est vraiment plus là. Ne reste que ce crachin désagréable, juste assez pour brouiller la vue, trop peu pour que les essuie-glaces aient de la matière à balayer. Pourquoi rester emmitouflé dans la brume glacée ?

Arrivé à hauteur de celui qu’il croyait être l’auteur de son portrait, il baisse la vitre. 

« Hey, l’orage est parti vers le nord. 

La silhouette se met à parler.

– Je sais. Ce n’est pas l’orage que je suis venue chercher. 

La silhouette est donc une femme.

– D’accord… Est-ce que… je peux te demander… Qu’est-ce que tu es venue chercher alors ?

Les yeux noirs le fixent.

– J’ai trouvé. Je suis photographe de bruine. »

Ça alors… elle aurait pu lui répondre qu’elle était pêcheuse de pluie que ça lui aurait fait le même effet. 

Par quel heureux hasard la vie avait-elle mis sur son chemin de chasseur d’orage bredouille une chasseuse de bruine comblée ?

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